Ma tête est forte de celle qui danse, Martine Audet, Éditions du Noîrot, Montréal, 2016

Ma tête est forte de celle qui danse, Martine Audet, Noroit, 2016

Ma tête est forte de celle qui danse, Martine Audet

Perplexité créative

Si nous voulons avoir une chance (d’essayer) de parler d’un livre de poèmes comme Ma tête est forte de celle qui danse, (El meu cap és fort allà on l’altra dansa, en catalan, avec traduction d’Antoni Clapés), de Martine Audet, Éditions du Noîrot, Montréal, 2016, la première chose à faire est d’y entrer les yeux très et très ouverts. Avec nos yeux très et très ouverts et, plus encore, avec notre esprit et, surtout, notre âme absolument ouverte.

Ma tête est forte de celle qui danse, Martine Audet, Noroit, 2016Avec les yeux si ouverts, la ment et l’âme si ouverte comme l’ont les enfants qui quittent le port sûr de la maison de leurs parents, descendent dans la rue pour la première fois et découvrent le monde. Des enfants qui, précisément parce qu’elles n’attendent rien, parce qu’elles ne comprennent ni ne cherchent à rien comprendre, s’émerveillent de tout — et, lorsqu’elles s’émerveillent de tout, elles finissent par tout comprendre.

Tout comprendre ou ne rien comprendre, parce que, au fond, n’est pas la même chose ? N’est pas vrai, que, plus nous vivons, plus nous comprenons que la seule chose que nous (si nous avons de la chance) pouvons comprendre, c’est qu’il n’y a rien à comprendre. Que la vie est un chemin de questions (ouvertes) qui nous conduit toujours à d’autres questions (également ouvertes) : « ville qui brûle sous la question » ; « l’eau en quête du large ».

Des questions éternellement ouvertes que peut-être — peut-être et seulement peut-être — cultiver l’art peut nous aider sinon à comprendre, du moins à continuer à nous élever, à ne pas nous arrêter face à l’incertitude, au découragement ou à l’impossibilité. Pour avancer, même un peu — et toujours à tâtons : « Comment penser ce monde ? ses puits ? ses nuages ? ».

La poétesse québécoise, pour (tenter) d’avancer, pour pouvoir faire un peu de lumière — plus précisément, de demi-lumière ou d’éclair de lumière — au milieu des ténèbres, sème des doutes. Ou, pour être plus précis, sème des fragments de doutes. Fragments — « quelques traces », « Quelques pièces », « un morceau », « cet esquif » — parce que, comme les réponses, les questions ou les questionnements elles sont également fragmentaires.

Ce sont de petits, presque insignifiants, éphémères, éclats de lumière au milieu des doutes. Petits, incertains, instables, fragiles — « le rappel des choses simples », « de petits trous », « le moindre indice », « de petits accords », « le nacré du plus simple », « De simples larmes et des respirations légères », « lueur brève », « Une mince couche de temps » — et, pour cela même, importants, puissants.

Puissants, très puissants, ne pas tant pour ce qu’ils sont ou pour ce qu’ils signifient — parce que, dans la poésie de Audet, le signifié ou les signifiés n’existent pas, encore moins définitivement : les mots (ces mots) sont une quête de signifié ; une recherche qui se cherche-t-elle même — mais par ce qu’ils créent ; par les possibilités qu’ils ouvrent ou créent. Puissants parce que les possibilités auxquelles ils donnent naissance sont diverses, multiples, illimitées, infinies.

Parce qu’ils sont un cri à l’au-delà. Pour aller (très) à l’au-delà. À ne pas rester à mi-chemin. Et, encore moins, au seuil de la porte de chez nous : « L’impossible suffit à naître ». Ils sont un cri — « je peux balafres à force de crier » ; « toujours des cris, des épines dans les doigts de l’éclair » — pour essayer de comprendre. À essayer de comprendre sachant, au départ, qu’il n’y a pas rien à comprendre : « Aucun espoir, rien de précis ». Et que, s’il n’avait, il ne serait pas à notre portée : « si ça fait peur ». Que, s’il y avait quelque chose à comprendre, ce serait invisible à nos yeux, à notre raison, à notre pensée.

C’est pour ça que j’ai dit qu’il faut se plonger dans ce livre avec les yeux d’un enfant qui sort pour la première fois de chez ses parents et découvre, émerveillé, le monde. Émerveillé et perplexe. Parce que la perplexité, l’étrangeté, l’ahurissement — « énigme frêle et parlante », « énigme palpitante » — même le malaise, sont des éléments impulsifs où créatifs. Éléments que nous forcent à faire, a réagir. Que nous forcent à nous engager, a participer. À entrer en jeu. À interroger et, par-dessus tout, à nous interroger.

Martine AudetEt la poésie de Audet — cette poésie en prose que, bien qu’il puisse paraître le contraire, est aussi exigeante, aussi travaillé comme la poésie classique la plus exigeante et la plus travaillée ; où chaque mot est aussi essentiel qu’il est, en même temps irremplaçable — c’est la perplexité transformée en mot. Aussi, le mot fait perplexité.

Une perplexité, un ahurissement et, même, une malaise — si j’insiste dessus c’est parce que je crois que cette perplexité/malaise elle est absolument essentielle : si en lissant Ma tête est forte de celle qui danse ne sentez pas, au moins, un peu de malaise, d’emblée, sûrement c’est parce que vous ne lui accordez pas l’attention qu’elle mérite — qui n’est pas du tout ornementale ou voulue, mais nécessaire.

Nécessaire — au fait, (absolument) indispensable : « La nuit me réclame pourtant », « Quelque chose sans cesse déclenche la phrase », « Je peux quand tout crève, quand tout meurt » — pour pouvoir initier l chemin que la poète veut initier.

Ce chemin des doutes, d’incertitudes, d’insécurités, de recherche, d’investigation (et de réinvestigation) des possibilités et des impossibilités humaines — plus précisément, de leurs limites ou abîmes : « penser la ronde des abîmes » — de ce qui nous est et de ce qui ne nous est pas possible de faire — une quête où le « Je peux » devient la clé et la (non)raison de tout. Qui met tout en doute et fait tout entrer en crise. Qui exige qu’aussi le langage utilisé il s’imprègne de ce doute et entre en crise ; que se pense et se repense-t-il même. Que le mot s’interroge-t-il même.

Qui s’interroge-t-il même afin qu’en le lisant, en sentant la perplexité et la malaise qu’il crée en nous, nous puissions nous interroger nous-mêmes. Nous interroger et, aussi, nous pourrons combler les vides laissés par l’auteure. C’est pourquoi, suivant l’enseignement du vers de Nicole Brossard qui dirige la pièce — « entends-tu le bruit des morsures/ le comble de vie/ l’espace qui vient sans ses verbes » —, Audet nous dit, continuellement, “je peux”, mais elle préfère élider le verbe.

L’élider — « J’ampute mes phrases » — afin que soyons nous-mêmes qui écrivons le verbe, qui les créons ou recréons selon nôtres besoins : « Rends-moi le verbe ».

Parce que, elle ne peut le voir pus clair, elle peut et nous pouvons. Et, de cette sorte, le livre de poèmes c’est, comme j’ai dit déjà, un cri, une revendication où invitation a l’action, a faire et a nous faire. Nous pouvons, aussi difficile ou risqué que cela puisse être — « Des livres sans craindre la cendre », « Je ne sais quelle crainte fixement me regarde, quelle ombre se dresse », « Je ne suis pas tranquille » — mais, chacun à notre façon ; chacun comme il est.

Chacun comme il est et, pour cela même, en utilisant nos propres verbes. Je peux. Vous pouvez. Il peut. Mais ce que je peux, ce que vous pouvez et ce qu’il peut faire sont — et doivent être : autant de têtes, autant d’avis — différents et, donc, exigent, aussi, des verbes différents. Des verbes que le poète doit, donc, élider.

El meu cap és fort allà on l’altra dansa, Martine Audet, Cafè Central, Eumo Editorial, 2020N’est pas — plus exactement, n’est pas elle seule — qui doit dire « je peux ! » mais chacun de nous, lecteurs, qui devons dire « je peux ». Dire « je peux » et, ce qui importe plus, que c’est ce que « je peux ». Que c’est ce que « je peux » faire ou non faire. Autrement dit, ajouter le verbe qui mieux y correspond, qui y est plus approprié.

C’est nous qui sommes criés ou invités à réagir, à ne pas nous contenter (jamais) — « ne rien laisser, par la suite » ; « Ne crains rien. Laisse le sommeil découper sur tes joues ses roses difficiles. » ; « Je peux quand tout crève, quand tout meurt » — mais a notre façon, selon nôtres conditions où convictions ; selon notre façon de voir (et de vivre) le monde : « une manière d’exister », « L’image, en moi, regarde ».

C’est, donc, une invitation à la révolte, à repenser le monde, à lutter de toutes nos forces contre la contradiction, l’imprévisibilité et, surtout, l’incompréhensibilité de l’existence humaine. Et, avant tout, un cri ou une invitation à nous repenser nous-mêmes ; à penser (et repenser) notre vision du monde. Ou, ce qui est (presque) la même mais (beaucoup) plus importante, notre situation dans le monde. Une invitation — plutôt un cri ou un appel au réveil — à enquêter et à nous enquêter. A nous enquêter tout en enquêtant.

Une invitation a suivre notre chemin, à ne jamais nous arrêter d’avancer, parce qu’uniquement en faisant notre chemin, parce que seulement sans nous arrêter jamais de nous poser des questions, de tout mettre en question et tout re-metre en question — et, plus encore, de nous mettre et re-metre en question — que nous pouvons avoir une chance minime de comprendre quelque chose : « des nuits qui tombent comme des têtes ou comme le fait d’un commencement ».

De comprendre, au moins, la compréhension — du moins celle dont nous aurions besoin, celle qui nous permettrait de nous libérer de l’insécurité, de l’incertitude, de la perplexité que produit le fait de vivre (consciemment) — elle est virtuellement impossible : « Je peux des mondes comme une explication, cendres à toute volée, les eaux qui sourdent de chaque eau, et ne jamais comprendre ».

Il faut, donc, réitérer — et, si je le fais, c’est parce qu’il est (absolument) crucial ; parce que sans l’avoir (bien) présent il n’est pas possible d’extraire de ce livre tout ce qui est destiné à être extrait (par tous et surtout par chacun de nous) ; ou ce qui serait pire, il pourrait finir par nous dépasser ; nous dépasser ou du moins, et (peut-être) ce serait encore plus malheureux, passer sur nous comme une comète, qui ne nous laisse aucune trace — qui est un recueil de poèmes où la perplexité est absolument essentielle.

Qu’est une œuvre née de la perplexité. De la perplexité et de la nécessité de la combattre. Ou, du moins, de l’exprimer. D’exprimer la lutte qui est la vie. D’exprimer ce qui est l’éternelle, insurmontable — mais, par là même, riche et enrichissante — contradiction de la vie, de cette notre existence.

Plus précisément, de notre existence quotidienne. De la combattre en combattant, avec les dents et les ongles, avec le seul outil possible, avec ce qui (avec la rationalité et l’humour) définit l’humanité et la différence avec le reste des animaux : (la semaison de) l’art.

De la combattre avec les mots : « Les mots m’arrachent aux plaies des formes ». Avec ce merveilleux outil, également propre et différentiel de la race humaine, qui (peut-être) nous permet d’entrer en lice avec la contradiction humaine et de faire ou (d’essayer de) trouver, au moins, un peu de lumière au milieu des ténèbres : « vaincre le nom », « J’entraîne les verbes ».

Un mot, une langue, et avoir cela bien présent est aussi essentiel, ce qui, en réalité, est à la fois un outil et une (certaine) barrière, une aide et une (certaine) limitation. Ou, pour essayer de l’exprimer plus précisément ce qui est un outil qui n’atteindra sa fonction la plus précieuse que si, une fois utilisé, nous sommes bien conscients que c’est un outil aussi merveilleux que dangereux.

Parce que, comme démontre la lecture de Ma tête est forte de celle qui danse, ou, par (essayer de le dire plus exactement, comme Martine Audet l’a découvert en sentant le besoin de l’écrire), uniquement en se servant des mots et, en même temps, combattant avec eux, entrant en lice avec ils, les poussant à ses limites, en les plaçant au bord de ses abîmes — c’est-à-dire, en faisant la même chose que chez nous, a la Catalogne, fait Víctor Sunyol : en les faisant, à la fois, outils de recherche (existentiel) et outils d’investigation — il est possible de s’affranchir (un peu) de la perplexité. Ou, au moins, de la rendre visible ou présente.

C’est en ce sens qu’il faut souligner la tâche énorme qu’a dû accomplir Antoni Clapés — non seulement l’ambassadeur de la poésie québécoise (principalement féminine) chez nous, mais sa voix catalane — afin de (essayer de) dire dans notre langue ce que Audet avait dit (essayé de dire) en français.

Pour nous approcher et nous apprivoiser de cette écriture qui, comme il le souligne lui-même, remerciant l’auteur de l’avoir aidé à « trouver le sens exact, précis de chaque mot[1] » (p. 90 de l’édition catalane), « l’exactitude est essentielle[2] » (Idem.). Pour avoir réussi à donner — plus précisément à redonner — une voix, en catalan, à la voix de l’écrivaine québécoise.

Pour avoir été capable de donner de la voix à ces « vérités qui s’offrent encore chaudes », a cette « somme des chemins », a cet « silence qui veille », a ces « fabuleuses vérités éventrent les nuages », que nous crient à « héler la transparence », à essayer « un affrontement des possibles », à nous approcher a « ce qui n’existe pas », que nous apprennent « la pierre à brûler ».

En bref, pour avoir été capable de donner de la voix à cette « langue révélée à l’autre », à ces « voix qui posent sur un silence », à cet « tour de force », verbal mais, aussi, existentiel, que nous propose Audet.

dijous 10 i divendres 11 de juny del mmxxi

***
[1]trobar el significat exacte, precís, de cada mot
[2]l’exactitud és essencial

(Pots llegir la versió original catalana de l’anàlisi aquí)

© Xavier Serrahima 2021
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