Chroniques italiennes, Stendhal

Chroniques italiennes, Stendhal, Folio, Gallimard

Chroniques italiennes, Stendhal

Traduction créative

L’ennui il peut devenir une arme destructrice très puissante, une arme qui, lorsqu’elle affecte continuellement, peut mettre fin au désir de vivre de la plupart des gens qui en souffrent — du moins, cela peut les faire réfléchir au sens de la vie. En revanche, lorsqu’une personne qui s’ennuie est un artiste, un créateur, parfois cet ennui comporte un effet positif, un stimulus ou un point de départ, il peut devenir la graine qui nourrit une œuvre.

Au début de 1931, Stendhal était consul de France à Trieste, ville où, aussi amoureux de l’Italie qu’il était, il se sentait très mal à l’aise, principalement parce qu’il faisait très froid — « Je meurs d’ennui et de froid », il expliquait à Madame Virginie Ancelot, dans une lettre de 1er janvier 1931 — et surtout parce qu’il était isolé de tout moyen qui lui permettait de rester en contact avec ses intérêts culturels :  « il faut tâcher de s’accoutumer à ce manque absolu de communication de la pensée » (lettre de 4 janvier 1931, à Adolphe de Mareste).

C’est pourquoi il voulait un changement de destin, qui lui soit plus favorable, qui lui permettrait de rester en contact avec ceux qui, comme lui, ne pourraient concevoir la vie sans nourriture intellectuelle, sans cultiver la pensée. Malheureusement, sa nouvelle désignation consulaire, à Civitavecchia, ville très proche de Rome, ne changera ni sa situation ni son désenchantement :

J’ai soif d’une conversation que soit autre chose qu’une cérémonie. […] La masse des idées a besoin d’être remuée. Songez que tout ce que j’entends depuis trente mois me semble ridicule, ou pour mieux dire plat. Je dors tellement pendant ces diables de conversations, qui font mon pain quotidien, que quelquefois il m’arrive de dire des niaiseries plus fortes que celles de mes partners, et qui les scan­dalisent (lettre à Domenico Fiore, 30 avril 1833)[1].

En vérité, je dois vous remercier de vos bonnes lettres ; je les garde et les relis dans les longues soirées solitaires que je passe à Civita-Vecchia. […] Faudra-ti-l vivre et mourir ainsi sur ce rivage solitaire ? J’en ai peur. En ce cas, je mourrai tout à fait hébété par l’ennui et la non communication de mes idées. Je ne prétends point assurément qu’elles soient bonnes ; telles quelles, quand tout Civita-Vecchia se cotiserait, il ne pourrait comprendre la plus simple (lettre à Mademoiselle Sophie Duvacel, 28 octobre 1834)[2].

Pour beaucoup de gens, peut-être pour la plupart, la somnolence, le dolce far niente, la tranquillité, pouvoir vivre sans se soucier de quoi que ce soit est une bénédiction. En revanche, pour certains artistes, comme l’auteur de Le Rouge et le Noir, cela devient une souffrance : « Que de caractères froids, que de géomètres seraient heureux, ou du moins, tranquilles et satisfaits à ma place ! Mais mon âme, à moi, est un feu qui souffre s’il ne flambe pas. Il me faut trois ou quatre pieds cubes d’idées nouvelles par jour, comme il faut du charbon à un bateau à vapeur » (lettre à Domenico Fiore, 1er novembre 1834)[3].

De la même manière que el sueño de la razón produce monstruos (le rêve de la raison produit des monstres), pour certains artistes, l’ennui est le producteur ou l’instigateur de la création. Création qui, dans le cas que nous analysons, a reçu son élan grâce à la découverte fortuite de quelques anciens manuscrits italiens, qui a tellement frappé Stendhal qu’il a décidé de les traduire fidèlement : « Quand je serai de nouveau pauvre diable, vivant au quatrième étage, je traduirai cela fidèlement. La fidélité, suivant-moi, en fait tout le mérite »  (lettre à Sainte-Beuve, 21 décembre 1834)[4].

Chroniques italiennes, StendhalDe ces manuscrits émergera ce que, des années plus tard, s’appelleront les Chroniques italiennes, (Folio Classique, Gallimard, 1973), quatre d’elles, celles qui méritent, à proprement parler d’être appelés ainsi, ont été publiés du vivant de l’auteur : Vittoria Accoramboni, Les Cenci, La Duchesse de Palliano et L’Abbesse de Castro. En ce qui concerne les autres récits qui sont généralement ajoutés à la collection, Vanina Vanini a été écrite précédemment, Trop de faveur tue et Suora Scolastica sont restés inachevés, et San Francesco a Ripia, a été écrit en 1931, et il n’a pas de constance qu’il soit la traduction d’aucun ancien manuscrit italien.

Comme le souligne à juste titre Dominique Fernandez dans son introduction, si nous voulons tirer le meilleur parti de ces chroniques la meilleure chose que nous pouvons faire c’est de les lire : « non pas dans l’ordre adopté par la plupart des éditions, mais dans celui où elles on été composés, en commençant par Vittoria Accoramboni et en finissant par L’Abbesse de Castro », (page. 9).

Le seul moyen, en fait, qui nous permet de nous faire une idée de la façon comme elle évolue, la (théorique) fonction simplement traductrice de l’écrivain français, qui est chaque fois moins fidèle, qui est chaque fois plus interventionniste, que chaque fois laisse plus sa marque sur ce qu’il écrit.

Principalement parce que la vision qu’il a — plutôt, qu’il veut avoir et maintenir, bien que la réalité elle soit déterminée à lui porter le contraire — de l’Italie et celle qui indiquent les manuscrits non seulement ne coïncide pas mais, généralement, ils sont mis en opposition.

C’est pourquoi, au four et à mesure qu’il transcrivait les manuscrits, il les adoptait à sa vision ; donc, non à l’Italie réelle, à l’Italie où il vit, mais a l’Italie où il aimerait vivre. Une vision où, contrairement à ce qui se passe en France, les gens réagissent, surtout à leurs instincts, où ils sont emportés par les passions, et ils le font rapidement et simplement, quoi qu’en pensent les autres.

Et, bien sûr, lorsque les manuscrits, comme la réalité elle-même l’avait fait, s’opposent à ce concept ou à sa vision, il transforme son mythe en réalité, il adapte les histoires à sa convenance. C’est pourquoi il est intéressant de faire attention aux interventions du théorique traducteur, dans ces notes qu’il inclut. Notes qui en disent beaucoup plus sur lui que sur l’histoire ou le caractère des Italiens. Si, en philosophie, on peut parler de sauver les phénomènes, dans ces chroniques, il faut parler de sauver la vision stendhalienne.Stendhal

Ainsi, par exemple, il nous montre cette vision dans l’introduction à Vittoria Accoramboni :  « vers 1585, la vanité n’enveloppait point toutes les actions des hommes d’une auréole d’affectation ; on croyait ne pouvoir agir sur le voisin qu’en s’exprimant avec la plus grande clarté possible. Vers 1585, à l’exception des fous entretenus dans les cours, ou des poètes, personne ne songeait à être aimable par la parole. […] On parlait peu, et chacun donnait une extrême attention à ce qu’on lui disait », (page. 22).

Et, aussi, a l’introduction de Les Cenci : « [François Cenci,] le don Juan romain[,] s’est bien gardé de la maladresse insigne de donner la clef de son caractère, et de faire des confidences à un laquais, comme le don Juan de Molière ; il a vécu sans confident, et n’a prononcé de paroles que celles qui étaient utiles pour l’avancement de ses desseins. Nul ne vit en lui de ces moments de tendresse véritable et de gaieté charmante qui nous font pardonner au don Juan de Mozart », (page. 54).

À l’introduction de La Duchesse de Palliano : « la passion italienne […] c’est […] la passion qui cherche à se satisfaire, et non pas à donner au voisin une idée magnifique de notre individu », (page. 83).

Et, aussi à l’introduction de L’Abbesse de Castro : « En Italie, un homme se distinguait par tous les genres de mérite, par les grands coups d’épée comme par les découvertes dans les anciens manuscrits […]; et une femme du seizième siècle aimait un homme savant en grec autant et plus qu’elle n’eût aimé un homme célèbre par la bravoure militaire. Alors on vit des passions, et non pas l’habitude de la galanterie. Voilà la grande différence entre l’Italie et la France », (page. 108).

divendres, 12 de febrer del mmxxi

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[1] Aux âmes sensibles. Lettres choisies (1800-1842), Folio Classique, 2011, p. 393.
[2] Íd., p. 404.
[3] Íd., p. 408.
[4] Íd., p. 415.

Version (original) catalane:

Cròniques italianes, Stendhal

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