Les Faux-Monnayeurs, André Gide
Littérature collaborative
Le roman a été déclaré mort tant de fois, et cette nouvelle s’est avérée si prématurée, qu’on pourrait presque dire qu’il est immortel.
Immortel, peut-être, non seulement parce qu’il a (plus) de sept vies, comme les chats, et que, comme eux, il retombe toujours sur ses pattes, mais aussi parce que, à l’instar des caméléons, il est capable de s’adapter à toutes les conditions et à toutes les époques, de muer, comme les serpents, pour se renouveler — et, ce qu’est plus importante, de se renouveler pour rester, essentiellement, elle-même.
Les Faux-monnayeurs
Avec Les Faux-monnayeurs, André Gide, Éditions Gallimard, Il a, d’une part, franchi une étape décisive dans son œuvre et, d’autre part, dans la stagnation provoquée par le réalisme et, plus encore, par le naturalisme zolien, dans le roman.
L’auteur de L’assommoir avait poussé la quête de l’imitation de la réalité, de ses moindres détails, jusqu’à des limites insurmontables, jusqu’à une impasse : sa description, transformée en descriptivisme, menaçait de paralyser le récit romanesque ou narratif.
Air frais
Face à cette situation, Gide ressent le besoin d’apporter air frais, de se libérer des servitudes narratives que, volontairement ou non, le réalisme et le naturalisme avaient imposées : le narrateur omniscient, l’explication psychologique et contextuelle des personnages, ainsi que leur passé, tant personnel que familial, la description minutieuse de l’environnement dans lequel ils vivent… —, pour faire naître un nouveau feu à partir de vieux bois.
Et il l’a fait, et cet aspect est fondamental, c’est qui marque l’épanouissement de l’artiste en tant que tel, à sa manière, d’une manière qui lui est propre, unique, transmissible et inimitable.
Il l’exprime clairement le 1er août 1931, dans son Journal[1] : « J’ai soigneusement écarté de mes Faux-Monnayeurs tout ce qu’un autre aurait aussi bien que moi pu écrire, me contentant d’indications qui permissent d’imaginer tout ce que je n’étalais pas. Je reconnais que ces parties neutres sont celles précisément qui reposent, rassurent et apprivoisent le lecteur ; je me suis aliéné bon nombre de ceux dont j’aurais dû flatter la paresse. »
Littérature
Une annotation qui, à mon avis, outre qu’elle met en évidence l’importance qu’il accordait au fait de suivre sa propre voie, de parler avec sa voix propre, souligne également deux des critères essentiels de la nouvelle conception gidienne de la littérature et, par conséquent, de son approche du roman qu’il est en train d’écrire.
Premièrement, que l’œuvre littéraire doit être réalisée avec le plus grand soin (soigneusement »), que dans toute œuvre narrative, le travail de révision et de reversion (réécriture) doit être (absolument) indispensable ; qu’un roman est une œuvre d’art, un enfant de l’esprit et de l’être-au-monde de l’écrivain, et qu’à ce titre, il doit être soigneusement écrit et révisé.
Ceci est confirmé, un peu plus loin dans le paragraphe cité : « Quoi de plus facile que d’écrire un roman comme les autres ! J’y répugne, tout simplement. »
Lecteur
Deuxièmement, l’annotation met en évidence le rôle attribué ou accordé au lecteur, qui ne peut plus se limiter à une lecture passive, comme s’il n’était qu’un simple spectateur de la représentation narrative, mais doit devenir actif ; il doit s’impliquer dans la lecture, en imaginant « tout ce que je n’étalais pas ».
Ou, plus précisément, tout ce qu’il a précisé sans le préciser. Car la grande difficulté des œuvres c’est exactement la ou réside : il faut dire sans dire.
En d’autres termes, à parvenir à ce que, par de simples demi-phrases ou allusions, le lecteur puisse non seulement imaginer, mais aussi déduire ; que ce qui a été omis ne soit pas là explicitement, mais de manière implicite ; que ce qu’il n’est pas dit y soit sans y être.
Auteur
Et c’est sans doute pour cette raison, parce qu’on ne comprend pas cette volonté de dire sans dire, d’inviter les lecteurs à devenir des collaborateurs indispensables de l’œuvre, qu’il a été si difficile de décrire en quoi consiste l’intervention de l’auteur dans Les Faux-Monnayeurs.
Car certains critiques ont cru que, malgré ses convictions et ses affirmations, Gide ne cesse d’agir en auteur omniscient, ou plus ou moins omniscient, qui intervient dans le roman pour nous dire ce que lui, et lui seul, peut savoir.
Alors qu’en réalité, et c’est là une nouveauté fondamentale, il n’intervient pas tant en tant qu’auteur – du moins pas en tant qu’auteur conventionnel, omniscient et démiurgique –, mais se transforme plutôt en un simple lecteur ou spectateur parmi d’autres.
En fait, il devient le complice des lecteurs, leur faisant un clin d’œil en leur disant : « Je suis comme vous ; je suis l’un des vôtres. »
Pour le dire peut-être plus précisément, il devient une figure qui se donne pour mission d’encourager la complicité du lecteur, en lui montrant, par ses actions, quelle intervention il attend ou souhaiterait de sa part : une implication absolue, co-créative.
Découverte
C’est pour cette raison, pour se mettre au même niveau que — et à côté de — les lecteurs, pour leur dire qu’il en sait aussi peu qu’eux sur le roman, qu’il le découvre en même temps qu’eux, que ses interventions fuient les certitudes, la connaissance omnisciente, et reposent sur des hypothèses, sur son imagination.
Les exemples sont nombreux, mais je me limiterai à en citer quelques-uns (en mettant en italique l’intervention auteurelle) : « [Olivier Molinier] il a beau se montrer affable envers tous, je ne sais quelle secrète réserve, quelle pudeur, tient ses camarades à distance. » (p. 14) ; « Que Lucien fasse des vers, chacun s’en doute ; pourtant Olivier est, je crois bien, le seul à qui Lucien découvre ses projets » (p. 16) ; « Après tout, ce n’était peut-être là qu’un préjugé » (p. 19) ; « Et peut-être par irritation contre sa famille se plaisait-il à mettre un simple domestique dans la confidence de ce départ que ses proches ignoraient », (p. 22) ; « Je ne sais pas trop où il dîna ce soir, ni même s’il dîna du tout », (p. 33).
Un roman, donc, à lire et à relire ; de ceux qui réservent des joies et de nouvelles découvertes à chaque lecture. Un véritable plaisir.
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[1] Journal. 1889-1939, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1951, pàg. 1.068.
© Xavier Serrahima 2019
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