NOTES DEL DIETARI
Il y a auteurs et auteurs, et il y a livres et livres. Pour reprendre les mots de Tolstoï, ils sont tous différents et ils sont tous semblables. Mais, aussi différents soient-ils, nous pouvons toujours établir des liens entre eux. Parfois avec aisance, d’autres fois avec difficulté.
Et puis il y a Laurence Sterne et ses livres.
Uniques en leur genre. Inclassables, inqualifiables.
Heureusement.
Heureusement, depuis qu’il les a écrits, et plus encore à notre époque, où les livres et les auteurs sont tombés dans le piège de la docilité et du recettisme des Écoles d’Écriture, produisant des œuvres qui ne sont pas uniquement similaires sinon presque des clones, basées sur un schéma aussi simple qu’ennuyeux.
Voyage sentimental en France et en Italie
L’œuvre majeure de Laurence Sterne est, sans aucun doute, La Vie et les opinions de Tristram Shandy, Gentelman, l’un de ces livres qui vous marquent profondément, qui vous accompagnent pour toujours, que l’on pourrait emporter partout avec soi.
Nous pourrions dire que Voyage sentimental en France et en Italie (A Sentimental Journey Through France and Italy), traductoin d’Alfred Hédouin, revue par Alexis Tadie, Edtions Gallimard, 2022, c’est son petit garçon. Ou, plus précisément, un neveu.
Un neveu inattendu, qui prend vie de son propre chef.
Un neveu qui est à la fois un livre et un personnage : Yorik.
Qui décide de partir à la découverte du monde pour voir ce qu’il y trouvera.
Et ce qu’il y trouve, comme tous ceux qui partent en voyage, vraiment, comme tous ceux qui considèrent le voyage comme une nécessité spirituelle, c’est lui-même, c’est son propre moi : « ce sera un pas vers la connaissance de lui-même », p. 63[1]; « vous le tirez purement de vous-mêmes[2] », p. 71.
Un voyage réflexif
Il s’agit d’une œuvre complexe et indéfinissable qui ouvre des fenêtres à la littérature et à l’âme, car, comme son titre l’indique avec justesse, ce n’est et ne veut pas être un voyage géographique, et encore moins un voyage touristique — le voyage touristique étant depuis des années un oxymore —, mais plutôt un voyage vital[3], spirituel[4] et littéraire ; ou, ce qui revient au même, de nature humaniste : « c’est un essai sur la nature Humaine », p. 95.
Un voyage qui, en quittant notre pays — c’est-à-dire le lieu où nous avons toujours vécu, où nous nous sentons à l’aise, où nous connaissons tout le monde et où tout le monde nous connaît, où notre personnalité s’est forgée, c’est défini et a été conditionné —, nous emmène vers une terre inconnue, où nous ne connaissons personne et où personne ne nous connaît, où nous pouvons donc nous montrer tels que nous sommes et non tels que l’on nous perçoit, tels qu’ils nous avaient vus jusque-là.
Ce qui, plutôt que de nous permettre de découvrir un nouveau pays, nous permettra de nous découvrir nous-mêmes ou, plus précisément, de nous redécouvrir : « le savoir et les perfectionnements s’acquièrent en naviguant et courant la poste[5] », p. 64.
Pourvu que nous nous laissions aller, bien sûr. Pourvu que nous soyons bien conscients qu’il doit être le chemin même, le « libre arbitre[6] », p. 53, qui fait le choix, qui nous indique où est-ce qu’il faut que nous allions : « Il connaissait assez se monde pour savoir que cela ne dépendait pas de son choix, et que ce qu’on appelle généralement hasard devait décider du succès[7] », p. 64 ; « C’est une vraie loterie[8] », Íd. ; « Ceci, certainement […] doit être un des tours fantasques de la Fortune[9] », p. 76 ; « La Fortune n’avait pas souri à La Fleur[10] », p. 125 ; « Ce fut par une bonne fortune qui n’arrivera jamais qu’à un voyageur sentimental[11] », p. 188.
***
[1] “it will be one step towards knowing himself”.
[2] “you draw purely from yourselves”.
[3] “Je sentis se dilater chaque veine de mon corps — les artères battaient joyeusement ensemble et chaque puissance vitale accomplissait sa fonction avec si peu de frottement », pàg. 52 («I felt every vessel in my frame dilate—the arteries beat all chearily together, and every power which sustained life, perform’d it with so little friction»).
[4] « je n’ai aucun intérêt —Excepté, dis-je, l’intérêt que les hommes d’une certaine tournure d’esprit […] prennent à leurs propres sensations », pàg. 68 («I have no interest—Except the interest, said I, which men of a certain turn of mind take […] in their own sensations»); « figurez-vous combien je souffrirais de donner une mauvaise opinion de moi à un homme d’honneur, et de me trouver […] à la merci d’un homme d’esprit. », Íd. («figure to yourself how much I should suffer, in giving an ill impression of myself to a man of honour, and lying at the mercy […] d’un homme d’esprit»); « je la plaignais du fond de l’âme », p. 77 («pitied her from my soul»); « pour aider mon âme a devenir meilleure », p. 80 («to help my mind on to something better»); « le cœur tient à sauver ce qu’il peut », p. 85 («the heart is for saving what it can»); « que les purs esprits qui la savourent me soient également témoins », p. 124 («and every pure spirit which tastes it, be my witness also»); « Tout homme qui connait le cœur humain comprendra qu’il m’était impossible de retourner immédiatement à ma chambre », p. 212 («If a man knows the heart, he will know it was impossible to go back instantly to my chamber»).
[5] «Knowledge and improvements are to be got by sailing and posting for that purpose».
[6] «my own act».
[7] «he knew enough of this world to know, that it did not depend upon his choice, but that what is generally called chance was to decide his success».
[8] «is all a lottery».
[9] «This certainly […] must be one of Fortune’s whimsical doings».
[10] «Fortuna had not smiled upon La Fleur».
[11] «It was an incident of good fortune which will never happen to any traveller, but a sentimental one».
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